Bonheur au travail : L’optimiste et la philosophe sur Canal Plus

Isabelle Moreau : Bonsoir, L’info du vrai, sur Canal + en clair et en public bien sûr. Bienvenue !
Vous entendez cette petite musique derrière nous « Happy » parce qu’on a tout pour être heureux ici et maintenant.
Ça va être le thème de toute l’émission avec Bruno Salomone qui sera notre invité avec son spectacle « Euphorique » qu’il reprend, l’histoire du seul être humain qui est né en riant.
Et puis on verra les sorties cinéma avec Laurie Cholewa et les tendances cuisine avec Alice. David, je sais que vous avez des petits problèmes techniques de voiture en ce moment, mais ça va ?

David Abiker : Ça va, c’est le bonheur de travailler avec vous…

Obligé d’être heureux ?

IM : Ah c’est beau ça… Bonsoir alors est-ce qu’on est vraiment obligés d’être heureux. Il faut croire que oui parce qu’il y a tellement de magazines, de livres, d’émissions sur le bonheur, je vous en cite quelques-uns : « Le bonheur d’être soi », « Plaidoyer pour le bonheur », « 100% bonheur », « L’art du bonheur », « Le cerveau du bonheur… »

DA : Il y a « Les malheurs de Sophie » quand même…

IM : Oui, maintenant ce serait « Les bonheurs de Sophie ». On ne sait pas si ça rend heureux, en tout cas ça a l’air de faire vendre…

Laurence Devillairs, bonsoir. Vous êtes philosophe, auteur de « Un bonheur sans mesure », un autre livre sur le bonheur publié chez Albin Michel… mais pas tout à fait la même version

Et puis Jean-Luc Hudry, vous êtes conférencier, entrepreneur, membre de la Ligue des Optimistes…

Jean-Luc Hudry : ça arrive à des gens très bien… 😉

Ca va comme un samedi… même le lundi !

IM : vous êtes aussi auteur de « ça va comme un samedi… même le lundi ! » publié aux Editions Leduc. C’est quoi la Ligue des Optimistes ?

JLH : La Ligue des Optimistes est une association qui regroupe déjà 25.000 personnes, des gens qui ont envie d’ouvrir les fenêtres, de créer, de ne plus tomber dans la sinistrose, des gens qui ont envie d’avancer…

IM : Des gens qui ont envie d’être heureux ?

JLH : Oui, je pense qu’ils le sont déjà…

IM : Alors ça existe ?

JLH : ça existe ! on en a trouvé !

LD : moi j’aimerais qu’on me présente quelqu’un de vraiment heureux.

Jean-Luc Hudry, heu-reux !

JLH : voilà ! nous sommes voisins !

IM : en fait, la question est simple, question philosophique existentielle de base : c’est quoi le bonheur ?

LD : c’est une question, vous dites « existentielle », oui c’est une des grandes questions de la philosophie, depuis que la philosophie est inventée, c’est-à-dire que cela fait à peu près 2000 ans et plus qu’on tourne autour du thème du bonheur. Apparemment on ne l’a toujours pas trouvé, c’est pour cela que je disais que je voulais qu’on me montre quelqu’un d’heureux parce qu’effectivement, on peut me montrer, cela peut m’arriver aussi à moi, d’éprouver des moments de bonheur, des moments de bien-être, on a l’impression que l’étau se desserre, que ça va mieux. De là à dire que c’est le bonheur et qu’il y a des gens heureux, je suis très sceptique. C’est le rôle du philosophe d’être très méfiant et je suis très méfiante.

IM : Le bonheur, n’est-ce pas l’absence de malheur, on pourrait résumer à cela ?

LD : ça pourrait être ça, ce n’est déjà pas mal. Ce qui me gêne dans ce « tout bonheur » dans lequel on baigne, cette tyrannie du bonheur, c’est qu’on le confond avec le bien-être. Et l’autre défaut qui, à mon avis, est dramatique, c’est qu’on fait du bonheur quelque chose qui escamote la réalité, qui la « ripoline », qui la peint plutôt en rose, et qui du coup l’escamote. Il y a un effet boomerang quand on se prend la réalité en pleine face, on se dit, oui le bonheur qu’on m’a vendu dans les librairies, dans les salons, dans les studios, etc. ce n’est pas vrai.

IM : Jean-Luc Hudry, ce n’est pas un argument publicitaire finalement, le bonheur ?

Quelle définition du bonheur ?

JLH : Tout dépend de la définition que vous avez du bonheur. Et je suis sûr que vous n’avez pas la même que tous les gens qui sont ici.

IM : Alors justement est-ce que cela peut se définir ?

JLH : ça ne va pas rentrer dans des cases, mais pour moi le bonheur c’est extrêmement simple…

IM : Ah ?

LD : Mauvaise nouvelle !

JLH : Oui, c’est extrêmement simple… le bonheur c’est de savoir que rien ni personne, quelles que soient les situations, ne peut m’empêcher de donner le meilleur. Et que se passe-t-il quand je donne le meilleur ? Je vis serein.

IM : Encore faut-il avoir envie pour soi-même ou encore en avoir les capacités ?

Etre en accord avec ses valeurs

JLH : Oui, c’est là où j’allais venir. En vivant serein, si vous avez donné le meilleur, que peut-il se passer ? Vous avez un résultat favorable, tant mieux. Vous avez un résultat défavorable, ce n’est pas grave, vous avez donné le meilleur. Partant de là, vous êtes en accord avec vos valeurs. Et pour moi le bonheur c’est très simple, c’est être capable, quelles que soient les situations, et j’ai connu des situations extrêmement tendues et ce sont elles qui m’ont forgé cet optimisme, c’est d’être capable de vivre sereinement après avoir décidé que rien ni personne ne pouvait m’empêcher de donner le meilleur.

DA : Comment expliquez-vous que là où on dit l’injonction d’être heureux en ce moment c’est plutôt l’espace de travail. C’est là que la littérature, les séminaires, le coaching, est le plus actif pour nous persuader qu’en dépit des licenciements, du stress, de la pression, il faut être heureux.

Etre heureux

JLH : Qui nous dit qu’il faut être heureux ?

IM : Tout le monde !

DA : Tous les consultants, tous les coachs, tous les auteurs…

JLH : Quand je fais des conférences chaque semaine dans les entreprises, je ne dis pas aux gens « soyez heureux ». La pire des choses qu’on puisse dire aux gens c’est « soyez heureux ». En revanche, quelqu’un qui a une légitimité, qui donne des clés de compréhension et d’application sur le terrain, va donner aux gens de quoi avancer dans la vie.

IM : ça peut s’appliquer concrètement le bonheur ?

Un livre d’optimisme concret

JLH : ce livre d’optimisme concret est fait pour que chacun…

IM : un mode d’emploi du bonheur ?

JLH : non, non, pas du bonheur. Le bonheur vous avez votre propre définition, vous avez la vôtre, je viens de vous donner la mienne. Mais « taper » sur l’entreprise qui imposerait le bonheur, non, on est libres de ne pas acheter…

DA : Mais l’entreprise n’aime pas le malheur

IM : Ce n’est pas productif le malheur…

DA : Quand vous êtes malheureux dans une entreprise vous le cachez, quand vous avez un cancer vous le cachez, quand ça ne va pas vous le cachez, il faut être heureux, productif, il faut toujours être en position de « winner »

Le bonheur au travail

JLH : Il faut être heureux, il faut être productif. Le bonheur au travail c’est quoi ? D’abord je n’aime pas beaucoup ces mots « bonheur au travail » , c’est de l’engagement, de la reconnaissance, et finalement une certaine forme d’accomplissement. La philosophe sera peut-être d’accord là-dessus ?

LD : Non je ne suis pas d’accord

JLH : Tant pis…

LD : Quand je dis que je ne suis pas d’accord c’est qu’on voit quand même l’entreprise prendre en charge mon bonheur, alors je ne suis pas en train de dire que c’était très bien l’époque quasi victorienne, où, on travaillait à la « schlague » ce n’est absolument pas ce que je veux dire… Je trouve que lorsque l’entreprise se fait à ce point ce centre de nos vies où c’est elle qui dessine et me propose le bonheur, est plutôt angoissant. Et par ailleurs je trouve que si l’entreprise me propose le bonheur, c’est que tout dans ma vie va devenir quelque chose comme du travail. Et je l’entends, on parle de « gérer sa vie », gérer ses enfants, gérer son mari, gérer son ex-mari…

IM : Illustration avec ce reportage
(…)

Chief happiness officer

IM : Vous trouviez que c’était paternaliste ?

LD : Je trouve que c’est paternaliste. Il y a une forme de régression dans le management, c’est qu’on revient au temps du paternalisme où l’entreprise prend en charge l’ensemble de ce que vous êtes, et vous façonne, vous modèle, si possible en faisant de vous quelqu’un d’heureux car quelqu’un d’heureux fonctionne, performe, cherche la reconnaissance. Moi, je ne cherche pas la reconnaissance comme salariée, je veux simplement qu’on me laisse faire mon travail. La reconnaissance c’est en fait travailler plus que ce que l’on exige de moi parce qu’il faut pour qu’on me reconnaisse que je me distingue, donc je trouve que c’est aussi un piège.

IM : Il y a un côté « je vais bien, tout est bien » à la Dany Boon

IB : Un salarié content restera plus longtemps au travail, on ne le voit pas dans le sujet, mais il y a des bornes d’arcade, ils pensent à installer un billard…

LD : Et il ne se plaindra pas, cela confisque la plainte sociale ou la plainte individuelle

IB : Il y a un truc intéressant qu’on n’a pas vu, c’est une salariée qui dit qu’avec Leslie, la chief happiness officer, on est forcé d’être de bonne humeur et ça veut tout dire…

Les outils du management

JLH : On est dans l’excès. Il manque l’autre volet. C’est-à-dire quels sont les véritables outils de management à l’intérieur de cette entreprise. S’il s’agit de mettre un billard, babyfoot ou faire des massages, et que toute la politique de la société se résume à cela, nous sommes d’accord. Vous voyez je deviens philosophe… Mais une entreprise bien gérée qui comprend véritablement le sens du travail et le sens de l’intérêt collectif, elle va peut-être mettre un billard, un babyfoot et faire des massages mais il y aura derrière toute une panoplie d’outils de management, qui fait que les gens se sentiront effectivement bien au travail.

DA : Est ce que le dépositaire du bonheur au travail ce ne serait pas le manager en fait ? C’est de lui que ça dépend en fait, le gars qui va vous motiver, vous entraîner, avoir les moyens de vous rémunérer si vous bossez bien, etc. je fais le portrait en creux de notre producteur Jérôme Bellay

LD : C’est une façon de responsabiliser et donc de culpabiliser le salarié

DA : Le chief happinness officer va bourdonner dans les couloirs mais ce qui est très dur c’est d’avoir des bons chefs et des managers et ça ne se trouve pas sous le sabot d’un cheval.

Le bon manager

JLH : Le bon manager, le bon leader vous dit ce que vous faites, pourquoi vous le faites, où vous allez et ce que vous avez à y gagner.

DA : Ce n’est pas mal déjà d’avoir ça…

LD : C’est beaucoup…

JLH : C’est peut-être beaucoup mais c’est comme ça que ça fonctionne

Bonheur et vie privée

IM : On parle beaucoup de bonheur au travail depuis tout à l’heure mais le bonheur réside dans plein d’autres éléments. Dans notre vie par exemple, dans l’amour par exemple. Là aussi on a des injonctions au quotidien d’être heureux dans notre vie de couple par exemple.

LD : Oui, je pense qu’il y a une injonction permanente. Etre c’est être heureux . Cela implique que si vous n’êtes pas heureux, d’une certaine façon vous n’existez pas. Vous n’êtes pas amoureux, vous n’êtes pas en bonne santé. On a vu qu’il fallait boire des jus de pamplemousse detox… J’ai le sentiment, sincèrement, qu’on a fait du bonheur une religion. Il y a les rituels, il y a le vocabulaire, un massification, le bonheur, le même pour tous. Et il y a cette idée qu’on va se sauver, sauver ma famille, me sauver moi-même, mon couple, me sauver au travail parce que je serais heureux.

DA : Toutes les illustrations qu’on a choisies pour le bonheur de façon assez fortuite, montrent des gens seuls et dans la nature, ils ne sont pas en ville et pas entourés, le rejet des autres serait l’enfer…

JLH : Moi je crois à la capacité de l’individu à s’auto-gérer. L’injonction existe peut-être, il y a un marché du bonheur. Mais il y a un marché pour tout, il y a un marché pour l’apparence, pour le sport…

IM : ce qui me chagrine c’est que le bonheur soit mercantile

Réagir quand on est au fond du trou

JLH : l’apparence est mercantile aussi. Moi ce que je vois c’est que des gens viennent vous voir à la fin d’une conférence sur l’optimisme en disant « ça nous a débloqués ». Parce que quand vous êtes au fond du trou vous n’avez plus la capacité à réagir, précisément vous êtes au fond du trou. Et du coup je pense que quand on est au fond du trou on n’a plus les outils ou la capacité pour sortir de là. Je prône un optimisme concret, loin de tous les gourous, les marchands de rêve et de toutes les personnes qui ne sont pas fréquentables. Mais… il y en a sur tous les marchés et je ne me sens pas du tout le fruit d’une injonction à être heureux. Je fais mon avenir moi-même et nous à la Ligue des Optimistes c’est ce que nous faisons, nous prenons notre destin en main.

IM : y a-t-il des gens doués pour le bonheur, plus que d’autres ?

LD : Oui je pense qu’il y a une forme de talent, à savoir saisir ce qui m’arrive, je ne vais pas dire le contraire, mais ce que je veux simplement dire c’est que cette injonction au bonheur plus ou moins bien interprétée fait que je n’ai absolument plus le droit d’être malheureux, or la vie c’est ça…

IM : il y a beaucoup de gens malheureux ou qui se disent malheureux

LD : Parce que la vie est brutale, elle est ingrate, pas facile. Et nous faire croire qu’en buvant du jus de kiwi et en jouant au billard au travail, en savourant le temps présent, d’ailleurs le temps présent je ne sais pas ce que c’est, philosophiquement il n’existe pas, nous vivons déjà dans tout à l’heure, donc on nous donne soi-disant des remèdes à tout en escamotant le fait qu’on a le droit de ne pas aller bien.

DA : il y a quand même un bon remède pour aller bien, au-delà des consommations c’est quand même d’aller voir des gens qui vont bien. Des gens qui vous donnent de l’énergie, des amis ou des collègues qui vont vous donner la pêche quand vous ne l’avez pas…

Donnez des exemples

JLH : Exactement… et ces gens-là, plutôt que de vous donner des conseils, vont vous donner des exemples. Il y a beaucoup de gens qui donnent des conseils aujourd’hui, tous azimuts, partout, on donne des conseils sur tout. Stop ! Arrêtez de donner des conseils, donnez des exemples, des choses qui marchent. Et quand quelqu’un ne va pas bien, au lieu de l’abreuver de conseils, écoutez-le. Et pour finir je voudrais vous répondre… Quelqu’un a dit, je ne sais plus qui mais il l’a dit : la vie n’est pas un restaurant, c’est un buffet, levez-vous et servez-vous

LD : C’est Epictète !

JLH : alors va pour Epictète !

Alors… qu’avez-vous pensé de cet échange ? Exprimez-vous !

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